Kasperphi
Revue artistique satirique

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One Mon Show

Le procureur anti-stups qui faisait du contrôle qualité

Texte de scène — version resserrée

Il y a des affaires qui donnent envie de refermer le journal.

Pas parce qu’elles sont horribles.

Parce qu’elles sont trop bien écrites.

On dirait que la réalité regarde Netflix et dit :

— Poussez-vous. Aujourd’hui, c’est moi qui scénarise.

Donc là, on apprend qu’un vice-procureur chargé de la lutte contre les stupéfiants consommait de la méthamphétamine, de la 3-MMC, du GBL…

Enfin, chargé de la lutte contre les stupéfiants…

Disons qu’il avait une approche immersive du dossier.

Un magistrat de terrain.

Mais vraiment de terrain.

Pas le terrain “réunion interministérielle avec PowerPoint”.

Non.

Le terrain “je vérifie moi-même la qualité du produit avant de poursuivre les fournisseurs”.

C’est important, l’expertise.

Parce qu’au tribunal, tu peux pas dire :

— La 3-MMC, c’est dangereux.

Et entendre le prévenu répondre :

— Vous avez essayé ?

Là, au moins, le vice-procureur pouvait dire :

— Alors justement…

Évidemment, l’institution n’a pas trop apprécié.

La justice aime les symboles.

La balance.

Le glaive.

La robe noire.

Le regard grave.

Elle aime moins le symbole du procureur anti-stups qui connaît mieux les dosages que certains dealers.

Ça brouille le message.

Normalement, chacun a son rôle.

Le dealer vend.

Le consommateur consomme.

Le policier interpelle.

Le procureur poursuit.

Là, le type avait décidé de fusionner les services.

Un guichet unique.

“Bonjour, je voudrais acheter, consommer, instruire, poursuivre et classer sans suite.”

C’est moderne.

C’est la simplification administrative.

Mais ce qui est fascinant, c’est le vocabulaire.

Quand un pauvre type fume un joint sur un banc, on parle de délinquance.

Quand un magistrat consomme des drogues de synthèse, on parle de “fragilité personnelle”, de “contexte difficile”, de “désorganisation professionnelle”.

C’est beau, la langue française.

Elle a toujours une chaise rembourrée pour les puissants.

Le même comportement, selon la fiche de paie, change de genre littéraire.

En bas, c’est un fait divers.

Au milieu, c’est une faute.

En haut, c’est une complexité humaine.

Attention, je ne dis pas qu’il faut l’écraser.

L’addiction, ce n’est pas une blague.

C’est une prison sans barreaux, avec un geôlier qui te ressemble.

Mais ce qui fait rire — avec les dents serrées — c’est que l’institution découvre soudain que ceux qui jugent les failles humaines peuvent aussi en avoir.

C’est embêtant.

Parce que toute la mise en scène judiciaire repose sur une idée fragile :

D’un côté, ceux qui tombent.

De l’autre, ceux qui les regardent tomber en prenant des notes.

Mais parfois, celui qui prend les notes est déjà par terre.

Simplement, il écrit encore proprement.

On veut une justice humaine.

Mais pas trop.

Humaine quand elle comprend.

Inhumaine quand elle représente.

On veut des magistrats qui connaissent la vie.

Mais pas au point de la vivre.

Qu’ils comprennent les addictions.

Mais sans avoir les pupilles qui racontent le dossier.

Le magistrat idéal, finalement, c’est un être humain sans les inconvénients de l’humanité.

Un moine avec un Code pénal.

Un saint qui connaît la procédure.

Un Bouddha en robe noire, mais avec Outlook et permanence parquet.

Sauf que dans la vraie vie, les gens craquent.

Même ceux qui disent :

— La société ne peut pas tolérer.

Même ceux qui signent.

Même ceux qui requièrent.

Même ceux qui tutoient la loi tous les matins.

La loi, c’est impressionnant.

Mais une fois qu’on a enlevé la robe, il reste quelqu’un.

Et parfois, ce quelqu’un ne va pas bien.

Alors on le sanctionne.

Rétrogradation.

Déplacement d’office.

C’est administratif, mais ça a un côté monarchique.

— Vous avez fauté, monsieur le vice-procureur.

— Oui.

— Vous serez déplacé.

— Où ?

— Ailleurs.

— C’est-à-dire ?

— Là où votre réputation arrivera trois semaines après vous.

Le déplacement d’office, c’est la version judiciaire de :

“Va réfléchir dans ta chambre.”

Sauf que la chambre est dans une autre juridiction.

Et “rétrogradation”, c’est violent.

Ça veut dire qu’on ne te retire pas seulement une fonction.

On te retire une altitude.

Tu regardais les autres tomber.

Maintenant, tu vas apprendre la gravité.

Il fallait sanctionner.

Évidemment.

Parce qu’un magistrat qui tombe n’entraîne pas seulement son propre corps.

Il entraîne la robe.

Et la robe ne lui appartient pas complètement.

Elle appartient à l’idée qu’on se fait encore de la justice.

Mais cette affaire raconte autre chose.

Que la loi ne protège pas ceux qui la servent de leurs propres gouffres.

Qu’on peut connaître parfaitement l’interdit et foncer dedans quand même.

Que l’intelligence, le statut, la culture, la fonction, tout ça ne suffit pas toujours à tenir debout.

Et au fond, la République ressemble parfois à ce vice-procureur.

Elle dénonce officiellement ce qu’elle tolère officieusement.

Elle proclame des principes très propres avec les poches pleines de contradictions.

Elle fait la morale en robe noire.

Mais sous la robe, il y a des tremblements.

La phrase la plus terrible, ce n’est pas :

“Un procureur anti-stups consommait.”

C’est :

L’homme chargé de poursuivre les addictions n’était pas au-dessus d’elles.

Il était dedans.

Et soudain, la justice n’était plus seulement une institution.

C’était un miroir.

Un miroir un peu sale.

Un miroir de salle d’audience après une nuit blanche.

Un miroir dans lequel la société regarde son procureur et se dit :

— Mon Dieu… lui aussi ?

Oui.

Lui aussi.

Seulement, d’habitude, ils ne sont pas chargés du dossier.